Entretien avec Claire Giraudin, « Les Français et la Musique »

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Lors du Midem 2011, tenu ce 23 janvier, La SACEM a présenté un sondage concernant « Les Français et la Musique » (OpinionWay). On y apprend que la musique conserve une place importante dans la vie des Français, que ceux-ci plébiscitent principalement la chanson française et la création et que les médias traditionnels conservent leur prééminence pour l’écoute et la prescription. En somme, une belle photographie du rapport qu’entretiennent les Français à la musique et ses modes de consommations. A cette occasion nous avons pu poser quelques questions et recueillir l’expertise de Claire Giraudin, responsable des études et de la communication de la SACEM.

Pourriez-vous remettre en contexte cette étude ? Pourquoi la SACEM a réalisé un sondage sur « Les Français et la Musique » ?

Il nous semblait naturel de nous intéresser aux goûts et pratiques des Français en matière de musique, puisque celle-ci est la raison d’être et le cœur de métier de la Sacem ! Nous avions d’ailleurs déjà réalisé un sondage sur ces questions en 2005. Celui-ci est donc une réactualisation, avec de nouvelles questions également.

La Sacem fait un travail qui reste méconnu. Elle est en fait l’interface entre les utilisateurs de musique (nous avons plus de 620 000 clients utilisateurs de musique, qui vont du bar-restaurant au service de téléchargement ou de streaming en ligne, en passant par les radios et télévisions) et les créateurs. Il serait impossible à ces derniers de recenser eux-mêmes les utilisations faites de leurs œuvres et de se faire payer pour chacune. Les auteurs, compositeurs et éditeurs apportent donc leur répertoire (40 millions d’œuvres à ce jour, et 132 000 sociétaires) à la Sacem, pour qu’elle délivre les autorisations en leur nom, et leur redistribue l’argent que les utilisations génèrent. Il s’agit d’un rôle économique majeur au sein de la filière musicale, puisque les droits redistribués (650 M€ l’an dernier) permettent aux créateurs de littéralement « vivre de leur art », et contribuent à pérenniser la création musicale.

 

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Le sondage « Les Français et la Musique » est une belle photographie à un instant t de nos habitudes de consommation de musique. Aujourd’hui quelles principales conclusions tirez-vous de cette étude et surtout quelles évolutions constatez-vous par rapport aux études menées les années précédentes ? Comment évolue notre attachement à cet art ? Quelles nouvelles pratiques viennent le concurrencer directement ?

La conclusion première et essentielle, c’est que la musique conserve une place de choix dans la vie des Français. 3ème activité culturelle, derrière la télévision et la lecture, et devant le cinéma, c’est d’autant plus satisfaisant qu’étant donné sa grande disponibilité, on aurait pu s’attendre à un « effet de saturation » auprès du public. Ce n’est pas le cas, et, fait prometteur, plus on est jeune, plus on aime la musique : c’est l’activité culturelle favorite des 15-24 ans (73% des répondants) et pour 24% d’entre eux c’est même carrément une « passion » !

La musique suscite une adhésion affective importante : c’est un « plaisir » pour 66% des Français, et une «passion » pour 14% d’entre eux. Ce ne sont pas des termes neutres ! Le rapport fortement émotionnel à la musique est connu. Il est lié à l’environnement culturel (un même morceau de musique suscite différentes émotions chez différents groupes, et chez chaque individu selon ses expériences personnelles – c’est l’effet « madeleine de Proust » de mémoire affective lié à certains morceaux qui ont accompagné notre vie) mais également à certains aspects biologiques. La musique active les circuits neuronaux de la gratification, elle réduit les activations des régions cérébrales en jeu dans les émotions négatives et augmente la résistance au stress. C’est pourquoi d’ailleurs elle est de plus en plus utilisée à des fins thérapeutiques, et de plus en plus étudiée en neuroscience.

La musique est concurrencée sur de nombreux fronts avec l’apparition des « écrans nomades », comme les téléphones portables, les consoles de jeux, les tablettes, sur lesquels on peut regarder des programmes audiovisuels, ou jouer, ou lire, ou se connecter à Internet. Bref, nous sommes tous beaucoup plus sollicités, et le temps que nous dédions aux loisirs et à la culture n’est pas indéfiniment extensible ! Néanmoins le temps d’écoute de musique reste élevé, avec 1h10 en moyenne par jour. C’est une estimation « conservatrice », car les personnes interrogées ont tendance à ne prendre en compte que l’écoute qu’ils considèrent comme « active » (allumer la radio, écouter un CD, un baladeur), et omettent l’écoute qu’on peut qualifier « d’accompagnement » (lieux publics sonorisés, discothèques, télévision, dans un film…).

Malgré l’évolution des technologies ou l’émergence de nouveaux courants artistiques, le public garde une forte appétence pour la chanson française et la radio reste essentielle pour la promotion d’un artiste. Au global, les habitudes de consommation des Français ont-elles vraiment changé ?

Les habitudes de consommation évoluent doucement, ce qui est normal étant donné la structure d’âge de la population française (les 15-24 ans représentent 12% de la population, les 50 ans et plus 45%). Néanmoins l’arrivée des nouvelles technologies et le bouleversement des habitudes d’écoute qui en résulte sont assez nets dans les résultats. Par exemple, pour les découvertes musicales, les sites de vidéos 2.0 (comme YouTube, DailyMotion…) arrivent en 4ème position avec 14% des réponses. C’est une percée remarquable pour des prescripteurs qui n’existaient pas il y a quelques années !

Pour ce qui concerne les goûts musicaux, nous avons la chance en France d’avoir un outil de régulation, les quotas de diffusion de chansons francophones à la radio, qui a permis de continuer à exposer les créateurs et artistes, leur a offert une exposition auprès du public, et a donc entretenu le goût de ce dernier pour la création française. C’est ce qui explique que la chanson française ait une valeur patrimoniale certaine (nous connaissons tous certaines chansons du « répertoire », via nos parent, ou l’école), mais aussi qu’elle ait su garder intacte sa fraicheur, sa capacité à se renouveler, à toucher tous les publics. D’ailleurs, elle est le seul genre cité dans le top 5 de toutes les générations, de 15 ans à 65 ans et plus ! Enfin, il y a en France un attachement au texte, à une certaine poésie, qui est très vivant notamment chez les plus jeunes et transparait dans des genres comme le Rap, ou le slam. Les 15-24 ans citent à 34% « les paroles » comme étant un critère d’appréciation important pour une chanson – c’est 6 points de plus que la moyenne de l’échantillon (28%).

En 2011, les Français écoutent en moyenne 1h10 de musique par jour (1h30 pour les 15-25 ans). On nous parle souvent de la crise du disque, mais existe-t-il une véritable « crise de la musique ». Ecoute-t-on moins de musique ?

Non, il n’y a pas de crise de la musique, c’est bien là le paradoxe ! On n’a jamais autant écouté de musique que ces dernières années, avec l’explosion des baladeurs numériques portables, et, il faut bien le dire, l’importante consommation non autorisée sur les réseaux. La musique est partout présente, comme je le signalais plus haut, en écoute active mais également dans de nombreux lieux publics, elle nous accompagne aussi dans les moments de sociabilité et festifs (pour 62% des Français et 81% des 15-24 ans), mais aussi lors de nos déplacement en voiture (74%), dans les transports en commun ou en voyage (20%), et dans les moments d’attente (20%).
Ce qui est inquiétant, c’est que les revenus générés par la musique sont loin, eux, d’avoir suivi cette véritable explosion des modes de consommation. A termes, cela fait peser une menace sur le renouvellement des talents et la diversité des répertoires, et sur la carrière et la professionnalisation des créateurs et artistes.

Comment les Français consomment-t-ils la Musique en 2011 ? Sommes-nous prêts à passer au « tout digital » et nomade ou est-ce que les nouveaux supports d’accès et d’écoute peinent à s’imposer dans nos usages quotidiens ?

Sur ces aspects, le clivage générationnel est très fort. Les 15-24 ans (et les plus jeunes a fortiori) sont déjà passés au tout digital et au nomade. Ils plébiscitent les supports nomades : baladeurs numériques (27%) et téléphones portables (13%) représentent 40% des réponses. Cela est d’ailleurs reflété dans les « moments d’écoute » puisque 64% des 15-24 ans déclarent écouter de la musique lors de leurs déplacements (hors voiture), contre 20% pour l’échantillon global. Le déclin des autres moyens d’écoute est visible : chaîne Hifi et CD/DVD totalisent 16%, la télévision 2%. Seule la radio reste un moyen d’écoute traditionnel que les jeunes apprécient (20% de réponses).

Pour l’ensemble de la population, les supports d’écoute et les médias traditionnels conservent très largement leur prééminence en tant que moyens favoris d’écoute de la musique. La radio est le support favori des Français pour écouter de la musique, avec plus d’un tiers des répondants (36%), suivie de la chaîne Hifi (17%) et des CD-DVD (14%) – on peut d’ailleurs rassembler CD/DVD et chaîne Hifi sous le vocable de « moyens d’écoute physiques traditionnels, puis la télévision (8%). Supports nomades, et Internet arrivent ensuite avec 6% des répondants chacun, tout comme les concerts (ou festivals) également à 6%, suivis du téléphone portable bon dernier (4%).

Mais ce qui est intéressant, au-delà de la photographie à un instant T des préférences de l’ensemble de la population, c’est de constater à quel point en quelques années les nouveaux supports d’accès se sont imposés chez les plus jeunes. Après tout, ce sont eux qui créent aujourd’hui ce que seront les usages de demain.

Comment expliquez-vous l’intérêt gardé (notamment par les 15-24 ans) pour les moyens d’écoute traditionnels comme la radio alors que leurs playlists baissent en variété et en quantité de titres et qu’elles sont concurrencées par des offres légales proposant des millions de titres comme celles de Deezer ou Spotify ?

Cet intérêt s’explique par le fait que la radio est un prescripteur « efficace ». Il s’agit d’un problème classique en économie, celui du choix. Lorsque vous devez choisir quelque chose, vous vous heurtez à deux contraintes : celle du temps passé (qui peut être très long, et que vous pourriez mieux employer à faire autre chose, lire cette interview, par exemple), et la possibilité de vous tromper, de choisir quelque chose qui ne vous plait pas (double punition, puisqu’en plus vous venez d’y passer du temps !). En tant qu’être rationnel, votre but est de réduire au maximum le risque lié au choix : c’est là que le prescripteur entre en scène. Il a déjà « défriché », fait le travail qui prend du temps, et en plus, il vous « met dans l’oreille » le morceau choisi. Vous n’avez plus qu’à décider si vous aimez… ou pas.
Sur Internet, la prescription en est encore à ses balbutiements, c’est le St Graal des services musicaux en ligne. En effet, qui a le temps ou l’envie de chercher parmi les millions de morceaux de musique disponibles ? Les « purs et durs » fanatiques de musique, et nous en connaissons tous quelques uns, les mêmes qui peuvent passer des heures à fouiner dans des bacs à disque ! Mais pour la majorité des gens, la découverte n’est pas une fin en soi, moins on y consacre de temps et plus le risque de se tromper est réduit, plus on en retire de satisfaction. Ce qui explique que, même sur les services comme Deezer ou Spotify, pourtant gratuits, donc où la découverte est littéralement moins couteuse, les gens écoutent… ce qu’ils connaissent déjà ! D’ailleurs, la théorie de la longue traîne de Chris Anderson a largement montré ses limites : face à une offre illimitée, les consommateurs ont tendance à choisir les valeurs sures. On assiste en fait à une hyper-concentration de la demande.

En terme de recommandation de musique, les services communautaires et les sites de vidéo semblent en pleine expansion, avec un forte appétence des 15-25 ans pour ces supports à l’inverse de la radio et de la TV. Est-ce qu’on peut considérer que ces médias « 2.0 » concurrencent directement ces médias traditionnels ?

Je parlerai d’une complémentarité, plutôt que de concurrence, entre ces médias. En témoigne le maintien de la radio comme prescripteur chez les plus jeunes. Surtout, les logiques de prescription ne sont pas identiques. Il me semble que la bonne question à se poser quand on aborde la prescription est « qui parle ?, qui recommande ? ». Pour la radio ou télévision : ce sont des « marques » établies, en qui on a confiance, ou avec lesquelles on entretient une proximité parfois affective. On est là presque dans la relation « d’autorité », au sens ou un expert fait autorité sur un sujet, il est écouté, suivi.
Sur les sites communautaires et services de partage vidéos, c’est très différent : on est plutôt dans la logique de la recommandation par un proche (qui arrive d’ailleurs troisième dans le sondage avec 38% de réponses). Cette vidéo sur YouTube, je la regarde parce que mon collègue/ami/ma tante m’a envoyé le lien. Eux-mêmes ont reçu le lien de connaissances, etc… C’est le bon vieux « bouche à oreille » version 2.0 ! D’où le succès des tags « j’aime/j’aime pas ». On est dans la prescription « de proximité », plus « d’autorité ».
Ce qui est intéressant, c’est de constater que sur les réseaux naissent des prescripteurs qui sont suivis par des groupes de plus en plus nombreux, sur leur nom, et que petit à petit ils deviennent à leur tour… des marques ! Et la boucle est bouclée.

Le sondage fait ressortir beaucoup de chiffres sur l’écoute de musique de manière individuelle, mais qu’en est-t-il des concerts qui sont aujourd’hui le moyen privilégié par les artistes indépendants pour vivre de leur musique ? Assiste-t-on à plus de concerts ? Consomme-t-on plus de musique « live » ?

Les concerts et festivals apparaissent dans le sondage, avec 6% des réponses pour « moyen d’écoute préféré de musique », et 9% (soit la 6eme position) comme moyen de découverte de nouveaux artistes ou genres.
L’économie du spectacle vivant donne lieu à beaucoup d’idées fausses et surtout beaucoup de fantasmes. Si les créateurs et artistes reportent leur activité sur la scène ces dernières années, ce n’est pas parce que, tout à coup, le « live » marche mieux : c’est plus simplement parce que la musique enregistrée périclite ! Donc ils tentent de compenser leur perte de revenus de cette façon.
En réalité, le spectacle vivant n’est pas l’économie florissante ou l’Eldorado que l’on croit. La progression du chiffre d’affaire de ce secteur ces dernières années est exclusivement « tirée », non pas par la multiplication des séances ou des spectateurs, mais par des prix de billets en augmentation et par une trentaine de concerts « de stade », de grandes stars très connues. La concentration dans ce secteur est impressionnante : nous avons fait une étude à la Sacem l’an dernier, présentée au Printemps de Bourges : 3% des séances seulement représentent selon les années 30 à 40% des revenus totaux du live en France ! Et si vous regardez le Top 20 que nous avons établi sur ces dernières années (les concerts ayant générés le plus de droits), vous verrez qu’il ne s’agit pas souvent de « jeunes artistes » ou de créateurs peu connus. De vrais problèmes se posent autour du renouvellement des talents et de la diversité culturelle dans ce secteur aussi. La concentration importante sur les grandes tournées a pour corollaire une dispersion extrême des revenus restants sur une myriade de spectacles et concerts de petite et moyenne taille. Cette « atomisation » est un point de fragilité important pour l’économie du secteur.

Si le premier loisir des Français est la télévision, il semble que les émissions musicales des télévisions généralistes leur conviennent peu par manque de diversité et d’affinité. Comment concrètement peut-on aujourd’hui promouvoir de réels talents émergents sur ce média de masse ?

La relation entre musique et télévision est paradoxale. Depuis 10 ans, l’utilisation de musique au sens large à la télévision ne cesse de progresser (il y en a dans tous les films, les publicités, en sonorisation d’émissions…). En revanche, l’exposition des créateurs et artistes –ce qu’on appelle faute de meilleur terme la « chanson », ce moment où le spectateur voit un artiste interpréter une œuvre, par exemple dans un clip, lors de la retransmission d’un spectacle vivant, ou d’une émission de plateau « live » – est en chute libre sur les antennes : 37% de chansons en moins sur les chaînes généralistes entre 2000 et 2009, 51,5% en moins en prime time. Les créateurs et artistes se retrouvent de fait programmés surtout entre minuit et 6 heures du matin… pratique pour rencontrer son public !
Pour promouvoir les talents émergents à la télévision, il faut que les producteurs et diffuseurs fassent preuve d’innovation et redonnent envie au public. Les Français aiment la musique, les plus jeunes adorent la musique, les chaînes veulent rajeunir leur audience : c’est donc possible. Il faut trouver le ou les bons formats d’émissions. Mais pour cela, il faut pouvoir investir sur ces émissions musicales. Or, les émissions musicales –contrairement aux séries françaises ou aux documentaires par exemple- ne bénéficient d’aucune obligation d’investissement ou de diffusion des chaînes. Résultats : pas d’innovation, pas de prise de risque, pas de renouvellement.
L’ensemble de la filière musicale se bat pour faire changer cette situation, au sein de l’association Tous Pour La Musique (TPLM). Nous avons publié une étude sur le sujet, que vous pourrez trouver sur le site de TPLM et de la Sacem. La chanteuse Anaïs a également participé à une petite vidéo très décalée sur le sujet, « Le retour de la chanson », visible sur toute plateforme vidéo web 2.0.

Dans le prolongement de ma précédente question, si les Français gardent des usages traditionnels de découverte et de prescription de musique alors que les playlists en radio s’amenuisent et que le nombre d’émissions musicales en TV baisse, comment un artiste indépendant peut-il aujourd’hui réussir à « percer » ? D’autant plus s’il joue un style de musique alternatif ?

Eh bien, s’il y avait une recette miracle, je vous la donnerai avec plaisir ! La concentration nuit à la diversité musicale, c’est certain. La filière musicale se mobilise comme je vous le disais plus haut pour faire évoluer les choses, à la télévision, mais aussi sur les radios, pour que ces dernières respectent plus loyalement l’esprit de la réglementation sur les quotas, en évitant les rotations excessives sur un même titre, en programmant les chansons francophones à des heures d’écoute significatives en semaine, pas majoritairement le week-end de 6h30 à 8h00 par exemple. Les producteurs de spectacle se mobilisent également pour faire reconnaître leur rôle important dans le développement et la construction d’une carrière et pour bénéficier de crédits d’impôts.
Il faut trouver des outils de régulation qui favorisent la diversité et l’émergence: les quotas en sont un qui fonctionne, lorsqu’il est bien appliqué, on doit le compléter par des obligations d’investissement et de diffusion des chaînes de télévision (comme pour les séries françaises). Et il faut faciliter l’investissement dans la création de l’œuvre, qui est à la source de toute la valeur crée dans l’économie musicale.

Le sondage « Les Français et la Musique » met en avant une rupture générationnelle dans l’usage d’Internet pour écouter des œuvres. Dans quelle mesure la SACEM et plus largement l’industrie musicale peuvent limiter ces écarts de génération ?

Notre rôle n’est pas de limiter ces écarts, mais simplement, pour la Sacem, de les comprendre et de les accompagner. La Sacem existe depuis 160 ans cette année, et son but a toujours été le même : faciliter au maximum la diffusion du répertoire de ses sociétaires, contre une juste rémunération.
Pour Internet, nous avons dès le départ négocié des contrats avec les services de musique en ligne : ITunes dès son arrivée en France en 2004, par exemple. Nous avons actuellement près de 1600 contrats actifs pour l’utilisation de musique en ligne, et comme vous le savez nous avons été précurseurs pour contractualiser avec des services de vidéos (qui utilisent beaucoup de musique !) comme DailyMotion et récemment (septembre 2010) YouTube.
Nous ne faisons pas de discrimination entre les types de services et les modèles économiques, nous essayons toujours de trouver des conditions contractuelles équilibrées. L’intérêt de nos sociétaires, c’est que ces « petits » services deviennent « grands », qu’ils trouvent leur public et une forme de monétisation qui permette de rémunérer correctement les créateurs.
Les choses vont très vite, et ces dix dernières années nous avons vu disparaître de nombreux services, faute de modèle économique viable.
Evidemment, il y a aussi sur Internet des services qui opèrent dans l’illégalité, qui ne contribuent pas au financement des œuvres de l’esprit, ce contre quoi nous luttons.

Les 15-25 ans utilisent nettement moins les services légaux d’écoute et de téléchargement en lignes payants par rapport au reste de la population. Avez-vous pu mesurer un impact positif de la « carte musique jeune » sur les usages illégaux ?

Nous n’avons pas cherché à mesurer l’impact de la Carte Musique, il est d’ailleurs probablement un peu tôt pour cela.

Le téléchargement illégal reste très fort et, notamment chez les 15-25 ans, et même si 71% des répondants jugent normal que le secteur culturel essaye de freiner la piraterie, quelle(s) conclusion(s) peut-on tirer de l’efficacité aujourd’hui de la loi Hadopi ? Quel(s) rôle(s) compte jouer la SACEM pour limiter les usages illégaux et quelles actions compte-t-elle mettre en œuvre ?

Le débat sur ces sujets est très passionnel – au moins sur Internet !-, ce qui est regrettable, car on entre dans des oppositions de type « idéologique » d’où toute rationalité est vite exclue. L’Hadopi vient de s’installer : laissons lui le temps d’opérer quelques mois, et nous pourrons juger un peu plus clairement de son action et de ses effets sur les échanges non autorisés. La Sacem compte sur la pédagogie, auprès des internautes, auprès des parents et des familles, pour faire comprendre l’impact désastreux des usages illégaux sur les industries culturelles et in fine sur la diversité.

Pour quelles raisons la proposition de contribution compensatoire prélevée sur les FAI vous semble-t-elle être la meilleure solution pour soutenir l’industrie musicale dans toutes ses composantes ?

Elle a d’abord l’avantage de la simplicité : prélèvement direct auprès des FAI. Ensuite, si on la conçoit comme modulable (à la hausse, à la baisse), on peut la lier au développement des services légaux en ligne (plus ces services se développent, moins la contribution est élevée). Cela en fait un outil incitatif pour les FAI, qui auront alors tout intérêt à lutter contre les usages illégaux et à favoriser les services légaux ! Ensuite, un prélèvement de ce type est « transparent » : le partage entre les différentes composantes de la filière musicale serait basé sur des clés de répartition –comme pour la copie privée par exemple. Enfin, l’avantage majeur d’une telle contribution est qu’une partie importante peut être utilisée pour financer des actions culturelles d’intérêt général, donc être réinjectée directement dans la création et la production sur notre territoire, comme c’est le cas avec les 25% issus de la redevance pour copie privée. Ce serait un outil très efficace et bénéfique pour la diversité culturelle et les nouveaux talents !

Quels rôles se donne la SACEM en 2011 pour coller au mieux aux résultats de cette étude et quelles actions concrètes seront menées ?

Cette étude est surtout un outil de connaissance : elle n’a pas vocation à donner naissance à un plan d’action. Elle nous conforte, c’est vrai, dans nos demandes vis-à-vis des médias. Les Français aiment la musique, ils plébiscitent la chanson française. Il faut que la télévision et la radio jouent leur rôle de prescripteurs-découvreurs et favorisent l’exposition des nouveaux talents. Sinon c’est un pan entier de notre culture commune qu’on renonce à découvrir et partager !

Merci à Claire Giraudin pour sa disponibilité et à Maud Pouzin pour nous avoir permis de lui poser ces questions.
Crédit photo : Marc Chesneau

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